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ACTUALITE / SIDA / La guerre des médicaments

Semaine du jeudi 12 décembre 2002 - n°1988 - Notre époque
Trafic, pressions des labos et conflits commerciaux

Sida
la guerre des médicaments

La santé de la planète se décide aujourd’hui à Genève, dans les couloirs de l’Organisation mondiale du Commerce. Les pays en voie de développement pourront-ils utiliser librement des médicaments à bas prix pour lutter contre les grandes pandémies? Enquête


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On ne trompe pas aisément un douanier belge. Celui qui officiait à l’aéroport de Bruxelles avait fait, au début d’octobre, une découverte intrigante: il voyait arriver d’Afrique des caisses de médicaments, des antirétroviraux destinés à lutter contre le sida. Tous porteurs d’une double étiquette: la seconde, rédigée en français, collée sur l’étiquette originale, néerlandaise. Bizarre. L’Afrique ne produit pas de Combivir ou d’Epivir, des spécialités du laboratoire britannique Glaxo Smith Kline. Les douaniers belges bouclent rapidement leur enquête: les médicaments arrivaient bien d’Afrique, où ils étaient destinés à des hôpitaux, ou à des ONG, qui ne les avaient jamais reçus. A peine arrivés à l’aéroport, ils étaient réexpédiés vers la Belgique, où une société d’import-export se chargeait de les acheminer vers les marchés allemand et néerlandais. Et quelqu’un au passage encaissait de confortables bénéfices, qui permettaient, entre autres, d’acheter les complicités nécessaires en Afrique: les médicaments anti-sida, vendus au Sénégal, au Congo-Brazzaville, au Togo et à la Côte-d’Ivoire, coûtent de 75 à 90% moins cher qu’en Europe. En Allemagne comme aux Pays-Bas, ils étaient revendus au prix fort.
Le trafic durait apparemment depuis juillet 2001. Et il était particulièrement odieux: sur le continent africain, on ne soigne, faute de médicaments, que 1,4% des malades du sida. Et cette proportion tombe à 0,3% si l’on met de côté l’Afrique du Sud et le Nigeria. Les trafiquants ont donc condamné tranquillement quelques centaines de malades à une mort anticipée. En Europe, l’enquête a été confiée à l’Inspection néerlandaise de la Santé. En Afrique, elle a vite abouti: Abdoulaye Wade, le chef d’Etat sénégalais, a limogé sans tarder le président d’une association humanitaire nommée l’Afrique Aide l’Afrique (AAA), dont le siège est à Dakar.
Enquête close? Pas tout à fait. Parce que certains membres d’ONG ou d’organisations internationales trouvent que cette affaire de trafic crapuleux tombe un peu trop à pic, au moment où s’achève, au sein de l’OMC, une négociation au couteau dont l’objet est, justement, l’approvisionnement des pays en voie de développement en médicaments à bas prix pour lutter contre les grandes épidémies qui les menacent. Et le sida – 29 millions de personnes sont porteuses du VIH en Afrique! – est au premier rang de ces épidémies. «S’il y a eu des corrompus, c’est qu’il y a eu des corrupteurs», soupire un expert, qui se demande, au moment où – les 11 et 12 décembre – se clôt à Genève la négociation mondiale sur les médicaments, à qui profite vraiment le crime... «C’est très étrange, confirme-t-on chez Act Up. Cette histoire de trafic tombe vraiment trop bien dans le calendrier politique. Nous enquêtons pour tenter de démêler cette affaire, qui donne l’impression qu’il y a eu une manip quelque part...»
Pour comprendre l’atmosphère tendue qui règne ces temps-ci dans les coulisses de l’OMC, il faut revenir à ce qui s’était passé il y a un peu plus d’un an, en novembre 2001, lors de la dernière réunion plénière de cette organisation à Doha, au Qatar. On avait assisté alors à un élan de générosité inhabituel: la santé publique, avaient dit les ministres de l’Economie de quarante pays réunis, passe avant les intérêts commerciaux. Les pays pauvres peuvent se dispenser du brevet d’un médicament s’ils sont confrontés à un grave problème de santé publique. Ils peuvent en fabriquer une réplique générique, pour leur propre usage, à prix coûtant. Et s’ils n’ont pas les moyens techniques ou financiers de le produire eux-mêmes, ils pourront acheter les médicaments indispensables à un pays qui fabrique, lui, ces génériques.
C’était une sacrée révolution dans le cours de la mondialisation. Car jusqu’à présent cette possibilité de fabriquer des génériques en cas de besoin – ce qu’on appelle dans le jargon de l’OMC une licence obligatoire –, prévue depuis longtemps dans les accords sur les brevets, était restée lettre morte. L’Afrique du Sud, où 30% des femmes de 20 à 30 ans sont porteuses du virus du sida, venait tout juste de sortir de trois ans de procès intentés par 39 laboratoires pharmaceutiques pour avoir voulu fabriquer ses propres copies de médicaments anti-sida. Les labos en question avaient fini, devant la réprobation internationale, par retirer leur plainte six mois avant la conférence de Doha. Même chose avec le Brésil, qui voulait s’attribuer une licence obligatoire sur un produit anti-sida fabriqué par les Laboratoires Roche. Roche avait négocié, baissé ses prix de 50%, mais en échange le Brésil avait renoncé à déposer sa licence.
Bref, tout le monde était plein d’espoir après Doha, et l’on s’était donné une date butoir pour fixer les derniers détails de l’accord: en novembre 2002, tout devait être réglé. Mais entre-temps on a fait quelques calculs rapides dans les conseils d’administration. Et on s’est lancé dans une véritable guerre de tranchées. Cinq réunions de travail ont précédé celle du conseil général de l’OMC qui doit se tenir les 11 et 12 décembre à Genève pour décider de la manière d’appliquer l’accord de Doha. Résultat: néant. Ou plutôt, un grand pas en arrière, si l’on en croit German Velasquez, le coordinateur du programme d’action de l’OMS pour les médicaments. «Depuis Doha, on verrouille au maximum», confirme Médecins sans Frontières.
Les lobbies de la pharmacie se sont mis en action. Aux Etats-Unis d’abord, où tous les membres du Congrès ont été contactés pour leur demander de veiller à l’application la plus restrictive possible. Message reçu cinq sur cinq par l’administration Bush, qui bataille pied à pied pour restreindre au maximum la portée de l’accord. Suivi par le Canada, le Japon, la Suisse. Dans le camp d’en face, on trouve la grande majorité des pays en voie de développement qui veulent pouvoir accéder le plus librement possible à ces médicaments génériques et bon marché qui leur manquent cruellement. Et puis il y a l’Union européenne, et son commissaire, Pascal Lamy, qui, dans les négociations qui ont suivi Doha, propose certes de mettre en place un circuit de distribution de médicaments à bas prix dans les pays en voie de développement les plus pauvres, mais qui semble surtout soucieuse de préserver les brevets des laboratoires pharmaceutiques et veut placer le futur système pour l’essentiel sous le contrôle de ceux-ci. Dans cette affaire, la position de l’Union européenne ne reflète en rien celles de la France, de la Belgique et des Pays-Bas, pas plus que les résolutions votées par le Parlement européen, positions qui sont, grosso modo, celles des pays en voie de développement. Bien sûr, on simplifie là une négociation juridique extrêmement compliquée dans laquelle seuls les spécialistes arrivent à se retrouver.
En revanche, quand les pays du Nord, et l’Union européenne, proposent de limiter ces accords sur la distribution de médicaments à bas prix aux seules trois grandes épidémies que sont le sida, la malaria et la tuberculose, on voit bien qu’on est clairement en retrait par rapport à Doha. Va-t-on continuer de laisser mourir, faute de médicaments accessibles dans des pays où les dépenses de santé publique ne dépassent pas parfois 6 euros par an et par habitant, des gosses qui contractent une simple rougeole, une méningite, le choléra ou une dysenterie bacillaire? Et quand le Japon propose d’exclure du futur marché des médicaments à bas prix tous les vaccins alors que l’on pense aboutir enfin dans la longue recherche d’un vaccin contre un sida qui touche 42 millions de personnes dans le monde, et qui aura tué 2,4 millions d’habitants de l’Afrique sub-saharienne au cours de la seule année 2002, on se demande dans quel monde on vit.
Il ne faut tout de même pas trop noircir le tableau. D’abord parce que les prix des médicaments ont baissé de façon spectaculaire dans certains pays en voie de développement. Il y a trois ans, constate Ellen ’t Hoen, de Médecins sans Frontières, une trithérapie coûtait 10000 euros par an. Aujourd’hui, on peut soigner quelqu’un pour 250 euros avec des médicaments génériques indiens. C’est encore trop cher, parce que les productions sont faibles, alors que le marché potentiel est immense: même à ce prix-là, en Afrique ou en Inde, il n’y a guère que quelques privilégiés qui peuvent se payer le traitement. En produisant ces génériques à grande échelle, on devrait aboutir à un prix de 50 à 100 euros. Mais la trithérapie, ce n’est pas tout. Au Cameroun, on soigne un malade pour une vingtaine d’euros par mois, ce qui est un sacré progrès. Mais il faut aussi avant le traitement faire un bilan biologique, qui coûte, lui, 300euros. Et puis de temps en temps un relevé de charge virale, qui en coûte 60 ou 70... Ce qui fait qu’on n’arrive à traiter au Cameroun que 2000 des 100000 malades du sida. Certains pays peuvent faire beaucoup mieux: le Brésil, qui, comme l’Inde ou la Thaïlande, a sa propre industrie de médicaments génériques, offre une trithérapie gratuite à 100000 de ses malades.
Ces médicaments génériques à bas prix, ces copies de molécules découvertes dans les laboratoires de recherche des industriels des pays du Nord menacent-ils vraiment les bénéfices des grands groupes pharmaceutiques? A priori, non. Selon German Velasquez de l’OMS, l’Afrique subsaharienne où se trouvent pourtant les trois quarts des séropositifs de la planète ne représente que moins de 1% de leur chiffre d’affaires. Une Afrique qui ne peut soigner que 360000 de ses malades du sida, alors que plus de 7millions ont besoin d’un traitement! Mais les laboratoires savent très bien que la mondialisation joue à terme contre eux. Comment faire perdurer une situation où le même médicament destiné à lutter contre les méningocoques est vendu 27 fois moins cher au Népal qu’au Kenya, tout simplement parce que le Népal a accès, lui, à un médicament générique indien? Difficile. C’est bien pourquoi le lobby pharmaceutique tente de bloquer le marché.
Et combien de temps les pays riches du Nord accepteront-ils de payer un prix démesuré pour une molécule dont on sait qu’elle est vendue dix fois, et parfois cent fois moins cher dans d’autres régions de la planète? La question se pose déjà aux Etats-Unis, où les assurances ne remboursent plus certains médicaments de confort aux personnes âgées. Plutôt que de payer le prix fort, on constate que ces retraités font un shopping massif de médicaments à bas prix sur internet. Ou qu’ils participent à des voyages organisés au Mexique pour y trouver, beaucoup moins cher, les spécialités dont ils ont besoin. L’Union européenne a donné des assurances aux laboratoires: vendez à bas prix aux pays dont nous vous donnons la liste – 70 Etats, de l’Afghanistan au Zimbabwe –, et nous, nous nous engageons à payer le prix que vous nous demanderez.
Mais les laboratoires ont fait récemment l’expérience de la fragilité de ce genre d’engagement. C’était au moment où les Etats-Unis vivaient sous la menace d’enveloppes contenant le bacille de l’anthrax. Un laboratoire européen, Bayer, détenait le brevet du médicament qui permet de lutter contre cette maladie. Mais les Américains ne voulaient pas payer le prix demandé par Bayer. Alors ils ont menacé: baissez vos prix ou nous nous passons de votre brevet, et nous fabriquons nous-mêmes la molécule avec une licence obligatoire. La négociation n’a pas traîné: en vingt-quatre heures Bayer acceptait de diviser son prix par deux. Selon les Etats-Unis, c’était une situation d’urgence: ils avaient quatre cas d’anthrax déclarés. Si l’on en croit les négociateurs américains qui tentent de limiter les effets des accords de Doha, les 41 millions de personnes touchées par le VIH ailleurs qu’aux Etats-Unis, les enfants du tiers-monde qui meurent de rougeole, de choléra ou de méningite seraient des cas nettement moins urgents!

Gérard Petitjean

source: le nouvel observateur: Semaine du jeudi 12 décembre 2002 - n°1988 - Notre époque
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