Genève, mi-juillet. Des émules du dernier vainqueur
de la Coupe de l’America, nouveau héros national
suisse, s’entraînent sur les bords du Léman.
La vieille cité de Calvin fait le dos rond sous les ardeurs
du soleil. Sur les hauteurs environnantes, au siège du
Conseil Oecuménique des Eglises qui l’abritait
avec son équipe de transition jusqu’à aujourd'hui,
21 juillet, jour de sa prise de fonction, le Dr Jong Wook Lee,
Directeur général élu de l’OMS, nous
accueille. Râblé, mince mais pas sec, ce quinquagénaire
qui a commencé sa vie professionnelle aux Iles Fidji
comme « médecin des lépreux » a le
visage mobile. Les rides d’expression sont… expressives,
précisément, l’approche est directe et franche,
le verbe fluide et, quand le sujet l’intéresse,
presque intarissable… Le sujet, c’est le défi
qu’il entend relever à la tête de l’agence
spécialisée de l’ONU pour la santé
durant les 5 ans de son mandat.
S’il est aujourd’hui un but qui vaille à
ses yeux, c’est de pouvoir se dire dans 5 ans qu’il
est « l’un de ceux qui auront permis à des
millions et des millions de personnes privées de soins,
dans le monde, de recevoir un traitement pleinement efficace
contre le VIH-SIDA. C’est cela le vrai challenge. Alors
que le SIDA est aujourd’hui perçu comme un problème
ancien en comparaison du SRAS, alors que des solutions existent,
elles restent inaccessibles à plus de 29 millions de
patients en Afrique et en Asie. »
Pour Jong Wook Lee, « nous devons changer d’échelle
et faire bénéficier ces malades des progrès
réalisés. Or au lieu de cela, depuis que le SIDA
a perdu son statut initial pour devenir une maladie chronique
presque comme les autres, les pays riches ont tendance à
le reléguer au second rang. » Une prise de position
éminemment politique qu’il a eu tout le temps de
mûrir. N’oublions pas qu’il était ces
dernières années, le patron de la lutte antituberculeuse
à l’OMS. Or avec la tuberculose justement mais
aussi le paludisme, l’infection à VIH-SIDA représente
ces maladies de la pauvreté contre lesquelles l’OMS
est finalement parvenue à mobiliser les énergies.
La réunion à Paris du 16 juillet, des partenaires
du Fonds mondial contre le VIH-SIDA, le paludisme et la tuberculose
en témoigne. Le nouveau responsable de l’OMS a
décidé d’y participer avant même sa
prise de fonction. C’est un signe fort. « L’engagement
des politiques en faveur de la santé est la condition
du succès, » nous confie-t-il. Nous avons obtenu
d’un grand nombre de pays qu’ils participent à
la mise en œuvre de ce fonds. Certains se sont engagés
à lui verser des sommes considérables et nous
devons accompagner, soutenir cet engagement international dont
je ne vois pas comment les pays concernés pourraient
s’affranchir. »
Tuberculose, polio, politiques alimentaires, tout est affaire
de volonté politique !
Le ton est donné. Les politiques qui auraient pu être
tentés de simplement jouer les effets d’annonce
dans le domaine de l’humanitaire pour ensuite se défiler
sur la pointe des pieds savent que le bon Dr Lee les attend
au pied du mur…
« Nous devons maintenant accompagner les leaders politiques
et professionnels de santé qui se sont mobilisés
de la sorte. Car il est difficilement concevable que ces engagements
restent sans lendemain. L’éradication de la poliomyélite
est en bonne voie », souligne-t-il. « En 5 ans nous
l’avons fait disparaître des Amériques, d’Europe
et du Pacifique occidental. Elle n’est plus présente
que dans quelques pays : au Nigeria et en Egypte, en Inde, au
Pakistan et au Bangladesh. » Pas toujours des pays pauvres
donc. « L’Inde n’a pas besoin d’aide
extérieure. Seulement d’une vraie volonté
politique. » Et le monde entier a besoin de paix pour
atteindre ses objectifs de santé.
Or la paix n’est pas que l’absence de guerre. Certes,
les hostilités qui se poursuivent en Afghanistan, en
Afrique et en Asie sont un obstacle aux campagnes de vaccination.
Mais rappelle le Dr Lee, « même lorsque nous serons
parvenus à éliminer le dernier cas de polio nous
ne pourrons pas cesser immédiatement les vaccinations.
Nous devrons continuer à protéger les populations.
Et d’ailleurs, alors même que la variole n’existe
plus sur terre, nous vivons aujourd’hui dans la crainte
de voir le virus réapparaître entre les mains de
terroristes… » En Russie où la Banque mondiale
vient d’investir 150 millions de dollars pour lutter contre
la tuberculose, le succès final dépendra là
aussi de la volonté du pouvoir politique.
Or la tuberculose tue encore chaque année 2 millions
de personnes et nous enregistrons plus de 8 millions de nouveaux
cas. Le message est clair. Pour Jong Wook Lee, « les professionnels
doivent rester sur leurs gardes. Devant tout malade aux symptômes
suspects, ils doivent s’attacher d’emblée
à éliminer le diagnostic de tuberculose et non
l’envisager en dernier recours. Ils doivent se former
sans relâche. N’oublions pas que cette maladie est
considérée comme un véritable fardeau dans
22 pays, dont plusieurs ont des frontières avec l’Europe…
»
L’OMS ? Indispensable à la France, aux USA comme
aux pays en développement
Plus que jamais donc, le nouveau patron de l’OMS affirme
la vocation universelle de l’Organisation. « Ceux
qui nous connaissent mal estiment que nous avons trop de personnel
pour ce que nous réalisons vraiment. En fait c’est
oublier à quel point nos fonctions normatives, celles
qui consistent à déterminer les bonnes pratiques
en santé, sont essentielles. Nous devons être sans
cesse sur nos gardes. La récente épidémie
de SRAS en est un exemple certes. Nous devons bien entendu veiller
aussi à la progression de la fièvre jaune, de
la fièvre du Nil occidental ou du choléra. Mais
nous ne devons pas pour autant oublier une autre épidémie
très préoccupante, celle de l’obésité.
Ainsi sommes-nous indispensables tout autant à la France,
à l’Espagne, aux Etats-Unis qu’aux pays en
développement… »
Son travail dans les années à venir, Jong Wook
Lee le voit d’abord concentré sur la recherche
du dialogue. Dialogue avec les gouvernements, pour rendre l’OMS
« plus réactive et surtout, plus rapidement réactive
encore ». Dialogue aussi avec les professionnels et les
industriels. Et pas seulement ceux du médicament ou de
la santé. « Les industries agroalimentaires sont
concernées par les évolutions à venir,
par les normes qui vont se mettre en place pour réguler
les apports en graisses, en sucres, en sel… » C’est
vrai aussi des industries technologiques, si l’on considère
les débats qui concernent les champs magnétiques
ou l’amiante, par exemple. Téléphones portables,
équipements informatiques, isolants thermiques deviennent
autant d’interrogations pour les responsables de la santé…
Classée au premier rang mondial pour son système
sanitaire voici deux ans, la France bénéficie
d’un statut privilégié… qui lui confère
quelques responsabilités. Contrairement à une
idée reçue elle n’a pas « inventé
» la sécurité sociale, puisque ses pères
fondateurs se sont inspirés du Chancelier Bismarck !
Mais elle lui a pour le moins donné ses lettres de noblesse
et sa légitimité. A l’aube d’une réforme
qui s’annonce laborieuse sinon douloureuse, Jong Wook
Lee porte un regard attentif sur le débat qui se prépare.
Avec un vrai sens de la formule, il souligne que « la
France est un pays dont le peuple a des vues fortes, parfois
difficilement compatibles avec une démarche de consensus.
Le processus risque d’être difficile mais ses protagonistes
doivent faire effort de patience. Ils vont montrer le chemin
aux autres pays car ne nous voilons pas la face : tous ont le
même problème. Gouverner, c’est prendre des
décisions. Pas à pas, et jamais de manière
solitaire. Les super-héros n’existent pas. Les
peuples donnent leur opinion, les comités discutent,
les parlements votent et à la fin, les gouvernants doivent
décider. »
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